Ecrire pour survivre

La sonate vingt-et-une de Beethoven, dans son premier mouvement, s’empare de moi au moment de déposer ces mots. J’aime écrire en musique. Pas toujours le même genre musical. Sans
exception, de la musique non chantée. Cette sonate, c’est la fougue, c’est la passion, un brin de folie, une énergie qui transporte, une nourriture vitale.


Mon premier désir d’écrire est enraciné dans cette nourriture de vie. Vivre. J’ai voulu écrire pour vivre. J’ai eu besoin d’écrire pour survivre. Un refuge. Un profond mal-être, une tristesse constante, une jeunesse perdue, non-vécue, enfermée. Premier refuge, la nourriture. Souffrance ingurgitée pour balayer souffrance. Mauvaise idée.
Second refuge, la drogue. L’on y reviendra.


Nouvelle dose de souffrance, une envie de fin, survient alors l’écriture. Depuis toujours elle était là, elle était en moi. Lectures jugées stupides par un père parfois trop dur pour son propre bien. Comment écrire lorsqu’on lit mal ? Pour survivre, il faut bien essayer. Essai, donc, vers 18 ans, vers 19 ans, je ne sais plus très bien, vous comprenez, la drogue. De petits textes, des poèmes en prose, des cris, des hurlements, du désespoir. Une haine de moi jetée sur un pauvre papier qui, pourtant, n’avait rien demandé à qui que ce soit. Pardon papier. Aussi, merci papier. Et merci papa. Pourquoi avoir cherché son approbation ? Pourquoi avoir demandé son opinion, à lui ? Lectures stupides, écriture lamentable. Ce n’est pas de la littérature, fais autre chose. Coup dans l’estomac. Donc plus de drogues.


Sonate numéro 14, au clair de Lune. Mon programme musical se joue de moi. Il fallait que ce fut ce morceau qui passa maintenant, bien entendu. Reprenons.


Donc plus de drogues. Beaucoup plus. Jusqu’à l’épuisement. Les détails importent peu. De 19 ans, nous arrivons à 39 ans. Vingt années à ne plus oser. Quelques années d’abstinence. Une reconstruction. Un cheminement, étape par étape. Un rayon de soleil. Un enfant pour lequel je
ne serai pas mon père. Une compagne. Une maison. Quelques années d’abstinence, ça libère.
Ca rouvre. Et un jour ça brûle. Ah ça pour parler d’écrire, j’en ai parlé. Pendant vingt longues
années, j’en ai parlé et parlé encore. Parler, c’est bien. Agir, c’est mieux. Puis un jour agir devient
crucial, devient vital.


Alors j’écris pour vivre. J’écris par besoin. J’écris par amour. Amour de moi. J’écris parce que je me respecte. Je respecte ce feu qui brûle en moi. Je le chéri.


Mon second désir est tout aussi profond. Mon père voulait compter. Il voulait être sans jamais n’avoir été. Il m’a transmis ce feu de l’injustice, ce feu du – tiens, l’Adagio d’Albinoni – refus de la perdition inéluctable de ce monde. Je veux être également ce père pour mon fils. J’écris pour dire. J’écris pour porter. J’écris pour prévenir. J’écris parce que ma voix ne porte pas. J’écris parce que c’est – après plusieurs autres tentatives infructueuses – ma seule manière d’agir. Je n’irai pas me battre avec mes bras, avec mon dos cassé, avec mon pied opéré. Je n’ai pas ce courage. J’écris.
J’ai ce courage-là.


Mon troisième désir est moins noble. J’espère écrire pour acheter un lopin de terre et une petite maison auto-suffisante. Je voudrais offrir à ma famille un havre de paix. J’écris parce qu’il s’avère que je ne sais rien faire d’autre.


Et puisque cet Adagio s’éternise, il faut bien que je parle de ce qui me libère aujourd’hui. Oh c’est évident. J’aurais pu le savoir. J’aurais dû parvenir à cette conclusion par mes propres moyens. Je ne suis pas plus bête que la moyenne. Je travaille énormément sur moi, je sais comment trouver mes réponses. Sauf celle-ci. Puis ma sœur. Hier. Au téléphone. Bien sûr que tu écris maintenant. Il est mort. Quelle violence, quel coup, quelle vérité triste et grise et aussi, quelle vérité si vraie. Oui, il est parti il y a quelques mois et maintenant, je suis libre. Libre de repenser positivement à ce qui était bon en lui. Libre de me construire en opposition à ce qui n’était pas bon en lui. Libre d’être. Libre d’écrire.


Ecrire pour dépasser. Ecrire pour vivre. En écoutant de la musique. Toujours sans parole.

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