Rencontrons-nous pour un café sans sucre

Des larmes. Un plaid. Une tasse de thé trop froid. Un chat. Dans la pièce d’à côté, un enfant qui dort. Un écran éteint. Quelques posters jaunis. Un mouchoir. Un choix. Une erreur. Tant de décisions erronées.
D’autres larmes.
Elle est seule. Désespérément seule. Lucie a froid. Un froid qui prend aux os, qui englobe la chair, qui ronge l’âme. Elle regrette ce choix-là. Le dernier. Avant le suivant, sans doute. Impossible d’imaginer un suivant. Encore des larmes.

Son téléphone sonne. Zoé, son amie. Elle appelle pour prendre de ses nouvelles. Elle sait. Elle se doute. Elle connaît. Lucie ne décroche pas. Elle ne veut pas décrocher. Elle veut pleurer. Elle a besoin de se vider complètement. Ce n’est qu’en se vidant totalement qu’elle pourra respirer à nouveau. Demain, ou dans quelques jours, elle pourra répondre.


*


Sûre d’elle, Aurélie entra chez elle. Il était là. Encore une fois, il n’avait rien fait. Il n’avait pas peint. Si au moins il avait peint. Un artiste médiocre qui ne vend pas, il devrait peindre. S’il est incapable de chercher un emploi, qu’il exerce sa médiocrité artistique. Lui, il ne peignait même plus. Depuis deux ans, elle l’aime, oui, et elle paie tout. Il s’est installé chez elle. Elle le voulait. Il s’occupe plutôt gentiment de son fils à elle. Un bel artiste peintre, svelte, drôlement masculin, tendre, sensible. Quand il a enlevé son t-shirt le premier soir, quand elle a touché ses abdos saillants, puis quand il a embrassé son corps frissonnant, elle a su. Il a peint pour elle. Des clopes, du whisky, du sexe, de la peinture. Le rêve. Au début de la vie à deux, il était plein d’entrain et elle aussi. Il allait peindre plus, peindre mieux et vendre énormément. Il avait des connexions partout. Elle y croyait.
Deux ans sans rien vendre, si ce n’est une toile pour deux cents euros. Aucune autre espèce de revenus. Un week-end en amoureux ? Pas les moyens, sauf si elle paie tout. Noël dans sa propre famille à Bayonne ? Pas les moyens pour lui, sauf si elle paie tout. Les vacances en été ? La même chose. Le même problème. Toujours le même problème. Alors ce soir-là, elle l’avait quitté. Michaël, le beau peintre de ses rêves, son âme sœur, l’artiste du cunnilingus, elle l’avait quitté parce qu’il était pauvre. Elle s’en voulait. Juste un peu.

*


Quelques semaines plus tard, suivant les conseils de sa meilleure amie, Zoé, Lucie avait décidé de s’inscrire sur une application de rencontre et de voir ce qui se présentait à elle. Elle avait croisé quelques profils, rien de bien folichon. Puis lui. Sociologue, grand, barbu, bel homme. Son profil était amusant. La discussion drôle et touchante. Un homme profond et travailleur. Un homme qui a des revenus. Pas énormément, mais suffisamment. Il est envisageable de partir en week-end avec cet homme-là.

*

Rencontrons-nous pour un café, sans sucre, a-t-il proposé. Il avait retenu qu’elle ne buvait que des boissons sans sucre. Il était attentif. Elle a donc accepté et ils se sont vus dans un café place Albert à Bruxelles. Chouette début de soirée. Ils sont ensuite allés manger dans un restaurant italien qu’il connaissait. Quel bel homme. Quelle belle soirée. Elle rit, elle s’amuse, leurs yeux se croisent plusieurs fois et leurs mains se frôlent. Tout allait bien jusqu’à une pensée. Michaël. Hervé le sociologue avait tout ce que l’artiste raté n’avait pas sauf une chose essentielle : il n’était pas Michaël. Tout de même il était beau, il avait de jolies lèvres et elle aurait aimé l’embrasser. En pensant à Michaël ? Merde, se dit-elle. Comment ne pas penser à lui ? Hervé a proposé de diviser l’addition. C’était déjà le double de rien, ce rien constant que proposait le peintre sans revenus, celui qui n’avait et n’aurait jamais rien. Elle n’avait plus fréquenté un beau restaurant comme celui-ci depuis deux ans. Il était drôle cet Hervé. Et intelligent. Il avait aussi un enfant dont il s’occupait seul la moitié du temps en s’arrangeant avec la maman de l’enfant avec laquelle il entretenait une relation quasiment amicale. Il avait quelques moyens. Des plans. Des projets. Ils voulaient visiter les mêmes lieux ! Dieu quelle soirée magique. Michaël. Merde ! Arrête de penser à lui, se dit-elle. Impossible. Il l’a raccompagnée au tram. Un peu timide, il n’a pas osé s’approcher d’elle plus avant. Se serait-elle laissée tenter ? Elle n’en était plus sûre. Et pourtant il avait tout pour plaire. Quelle finesse d’esprit, quel regard acéré sur la société, quelles valeurs sensibles et humanistes. Un homme qui lit, c’est un homme qui voyage et qui t’emmène avec lui.

Michaël.


Elle avait pris ce tram. Le lendemain, elle lui avait expliqué qu’il lui était impossible d’oublier son ex-compagnon avec lequel elle espérait réessayer.


*


Des larmes. Un plaid. Une tasse de thé trop froid. Un chat. Dans la pièce d’à côté, un enfant qui dort. Un écran éteint. Quelques posters jaunis. Un mouchoir. Un choix. Une bévue.

Tant de décisions erronées.
D’autres larmes.

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