Le mépris de classe
Bonjour à toutes et à tous,
Dans cette première chronique – format que j’inaugure aujourd’hui sur le site -, j’ai envie de parler de « mépris de classe ». Je viens d’écouter un épisode magnifique du non-moins magnifique Podcast d’Arte Radio, « Vivons heureux avant la fin du monde » (je vous conseille fortement de vous y abonner et des les écouter, vous gagnerez de l’humanité et de l’âme). Le titre de cet épisode ?« Chacun son beauf : à quoi sert le mépris de classe ».
Ceci entrainant cela, je prends la plume ce matin pour aborder ce sujet. Non pas d’une manière scientifique – j’en suis bien incapable -, j’entends l’aborder d’une manière personnelle, à la façon d’une chronique – ce qui explique que ce format soit intitulé « Chroniques », eh oui, ça réfléchit ici !
Le mépris de classe, avant d’expliquer simplement de quoi il s’agit (bien que sa simple dénomination, formulation, puisse servir à le définir), je vais vous en relater trois exemples personnels.
- Dans ma jeunesse, j’ai rencontré quelques difficultés à me mettre à la lecture. Jusqu’à ce que ma mère me mette le Seigneur des Anneaux entre les mains. Et voici une de mes premières expériences de mépris de classe, intrafamilial, lorsque mon père de haut de sa tour de marbre, me regarda et jugea « ce n’est pas de la littérature, mais bon, ce n’est pas toi qui va lire Proust ». Bah oui, mais moi j’aime bien ça… Je me suis senti très bête.
- J’ai vécu plusieurs années avec une femme formidable. Cette femme était issue d’un milieu plutôt intellectuel, fortement ancré à gauche, avec de très belles valeurs, des valeurs fortes d’humanisme. Pourtant, auprès d’elle, j’ai entendu que mon amour (le terme n’est pas exagéré) pour Johnny Hallyday était profondément absurde puisque Johnny, c’est un truc de « gros beauf » (double mépris de classe, involontaire croyez-le, à l’encontre des « gros » et des « beaufs »). De la même manière, aimer les jeux vidéos était un paradox qu’elle ne comprenait pas en moi puisqu’elle me disait trouver ça tellement stupide. En rigolant elle disait « tu es un geek ». Aujourd’hui, l’étiquette de Geek se porte facilement, c’était nettement moins le cas en 2010. Et voilà que je me suis mis à nier mes propres goûts, à vouloir m’intéresser à Arthur H à la place de Johnny ou à refuter l’étiquette de geek, moi qui en suis bien un.
- Il y a peu, un économiste radicalement de gauche que je suis avec plaisir (et avec lequel j’ai un bout d’histoire en commun, histoire par ailleurs assez peu agréable et déjà fortement aromatisée au mépris de classe) abordait un émission radiophonique du service public belge qu’il n’aime pas du tout. Je partage en partie son point de vue quand à l’orirentation soc-dem atlantiste de cette émission. Ce qui m’a – une nouvelle fois – frappé c’est lorsqu’il a pointé que « les gens qui s’y expriment ne sont même pas doctorants et n’ont donc rien à apporter ». Me revoilà petit, bête, ignorant. J’ai voulu répondre, puis j’ai eu peur. Il m’a toujours fait peur. Parce que je suis profondément illégitime. Le suis-je ?
Ceci étant posé, passons à la compréhension du concept. Je vais me servir de Pierre Bourdieu, lequel, dans « La Distinction. Critique sociale du jugement » (Les éditions de Minuit, 1979, 672p) définit la distinction (de classe) comme un ensemble de pratiques « unissant les individus qui sont le produit de conditions sociales semblables ». Admettons, comme Pierre Bourdieu l’admettait en 1979, qu’il y a trois classes sociales (c’est une vision remise en cause aujourd’hui mais qui me semble encore bien valide). Voici donc le résultat (tiré de l’article, dont lien en bas de chronique, de Monsieur Mondialisation) :
- “Le sens de la distinction” qui caractérise la classe dominante
- “La bonne volonté culturelle” de la classe moyenne
- “Le choix de la nécessité” de la classe populaire
Et maintenant, j’explique.
Le « sens de la distinction » de la classe dominante la pousse à s’orienter vers des biens et des pratiques culturelles qui semblent irréelles, au-delà de l’imaginable pour la majorité des autres êtres humains. Ainsi achètent-ils des chateaux, voyagent-ils en hélicoptères et autres jets privés, assitent-ils aux défilés de haute couture à la Fashion Week en s’habillant comme des extra-terrestres. Il s’agit de leur normalité qu’ils cultivent précisément pour se distinguer des pécores que nous sommes.
La « bonne volonté culturelle » de la classe moyenne, c’est le fameux « quand on veut, on peut » (phrase célèbre de Napoléon). La classe moyenne intellectuelle (que je fréquente essentiellement à gauche, et qui existe aussi à droite) essentialise bien souvent le fait de s’élever culturellement à la seule volonté. Ainsi mon fils n’a pas eu accès à des écrans la semaine pendant toute son enfance. Nous lui limitions l’accès aux écrans à un film par week-end, film sélectionné selon nos valeurs. Et si nous le faisons, tout le monde doit pouvoir le faire, c’est une question de volonté. Je jugeais allègrement les parents qui donnaient des smartphones à leurs enfants petits (dont des amis très très proches) ou qui semblaient incapable de veiller à un régime équilibré pour leurs enfants. « Ce n’est pas si dur, il suffit de… ». Je prends un autre exemple qui m’est apparu il y a quelques jours : les parents dans les bus avec leurs enfants. Ce jour là, dans mon bus, trois parents étaient dans le bus avec des poussettes et leurs enfants. Deux des parents ne s’en sortaient pas avec leurs jeunes enfants qui hurlaient et leur ont donné leur smartphone. Le troisième parent (qui était le mieux équipé, avec la plus belle poussette, les plus beaux vêtements…) lisait un livre à sa fille en regardant de travers les deux autres. « Quand on veut, on peut ». De la même manière, si l’on s’intéresse à IAM au lieu d’écouter PNL ou, pire, Jul, c’est que l’on est un auditeur averti de rap. Si l’on connaît Brassens par coeur et que l’on crache sur Bruel, c’est que l’on est capable de distinction culturelle. Distinction. On s’en rapproche. « La bonne volonté culturelle » a pour but de se distinguer de la classe populaire.
« Le choix de la nécessité » de la classe populaire s’explique de lui-même. Quand la priorité est de payer les factures, le loyer, trouver du travail, survivre, comment diable trouver le temps d’appliquer le « quand on veut, on peut » ? C’est là que le concept se retourne. En sociologie, depuis quelques années, il est plutôt considéré que « quand on peut, on veut ». Un enfant de milieu populaire qui vit dans la galère, qui voit ses parents galérer, qui ne parle pas ou peu la langue du pays dans lequel il vit, qui ne va pas au théâtre, pas au cinéma, qui n’est pas éduqué à distinguer Mozart de Bach, sait-il seulement ce qu’est l’Univeristé ? Si on lui apprend, si on lui transmet les possibilité culturelles, alors il va pouvoir. Et s’il apprend qu’il peut, alors il va vouloir.
Revenons maintenant au « mépris de classe », afin de conclure cette première chronique. Le mépris de classe est une façon, pour la classe qui domine, d’inscrire dans le corps de la classe qui est dominée à quelle point elle est illégitime. Sa façon de manger est scandaleuse, un effort suffit à mieux faire. Sa manière d’élever ses enfants est rétrograde, ça prend juste un peu de temps et si on fait des enfants, c’est bien pour leur consacrer du temps ! Son champ culturel est méprisable, stupide, avilissant, alors qu’il suffit d’aller à la bibliothèque ou d’écouter Nova. Son vote, enfin, reflète la pauvreté intellectuelle qui la caractérise. Le mépris de classe c’est un manque d’empathie envers l’autre. C’est une incapacité à regarder l’autre pour ce qu’il est, dans son ensemble. C’est un manque d’humilité. « Ma culture est supérieure à la tienne, je te suis donc supérieur » ; « Mon vote est plus intelligent que le tien, je te surpasse et de loin ». Le mépris de classe, c’est la raison pour laquelle une partie très bourgeoise de la gauche est incapable de renouer avec la classe populaire. Elle la prend pour une conne.
Mais ça fait de bonnes chroniques rigolotes sur Nova, je dois bien le reconnaître.
A la prochaine 🙂
Sources:
