L’avenir d’hier
Huit heures douze, trente-deux secondes, elle se réveille. La peur au ventre, elle enlève ses chaussettes, bascule pour s’assoir et enfile ses chaussons posés aux pieds du lit. Un regard rapide par-dessus son épaule droite… Pas de pieds. C’est déjà ça. Mais ce n’est pas suffisant. Elle gonfle son ventre de l’air chaud d’une chambre en fin de nuit, puis expire doucement.
Elle reproduit l’exercice deux fois. Puis, elle ose. Un regard rapide par-dessus son épaule gauche… Pas de tête. De mieux en mieux. La peur est toujours là, bien présente, mais légèrement distillée. Reste une épreuve.
Pas de pieds, pas de tête. Dont acte. Et s’il y avait un corps ? Il faut qu’elle touche la couverture. En plusieurs endroits, sinon, l’épreuve ne serait pas scientifiquement concluante. Elle gonfle cette fois-ci sa poitrine avec autant d’air qu’elle peut en ingérer. Elle expire, rapidement. Elle reproduit l’exercice trois fois, c’est plus rassurant et ça retarde la prise de risque imminente. Après la troisième et dernière expiration, sans se retourner, elle tâtonne délicatement et brièvement avec ses mains toutes les parties du lit qu’elle peut atteindre. Rien. Vide. À ce stade, en tout cas, il semblerait bien que le vide l’emporte. Seulement, un doute subsiste.
Elle se rend soudain compte que ses mains sont humides. Elle déteste avoir les mains humides. Ses pieds sont aussi humides, et son front perle légèrement. Elle déteste sont front et ses pieds. Et son nez. Pas ses yeux. Elle aime ses yeux. Elle les a toujours aimés. Ils sont grands, mais pas trop. Mi verts, mi bleus. En amande, mais pas trop. Ses yeux, ce sont des yeux de Japonaises. Des yeux de Japonaises riches. Elles naissent plutôt avec de petits yeux bruns ou noirs, légèrement plissés. Et par dépit – surtout si les moyens financiers suivent – elles se font opérer pour avoir ses yeux bleu-vert en amande. Des yeux de japonaises révisées chirurgicalement.
La chirurgie esthétique. C’est pratique la chirurgie esthétique. On peut naître aussi moche qu’il soit possible à la terre de créer des immondices et tout rectifier par quelques coups de bistouri et un bon gros portefeuille. Elle rêvait de chirurgie, durant à peu près toute sa vie. Oui, toute sa vie. Encore maintenant d’ailleurs. Peut-être encore plus qu’avant. Il faudra mesurer. Seulement, la chirurgie, c’est seulement bon pour ces salopes de riches blondes femmes de médecin ou d’avocat. Elles seulement peuvent se payer (voir, plutôt, se faire payer, toutes salopes vénales qu’elles sont) de telles opérations. Pas elle. Alors elle déteste la chirurgie.
Spasme au cou. Spasme aux mains. Elle clôt ses paupières. Elle cligne 3 fois des yeux. Spasme aux mains. Spasme au cou.
Elle doit se lever.
Elle sent ses muscles se tendre. Elle va se lever, puis s’arrête net, le souffle coupé.
Se lever ? Alors qu’elle n’est certaine de rien ? Elle s’en veut d’avoir pensé à son nez, à ses mains, ses pieds, son front et son humidité. Il y a un moment pour tout. Elle ne peut pas se laisser distraire par elle-même. Si quelqu’un – ou quelque chose, ce qui serait absolument incroyable et encore plus effrayant – est sous cette couverture, elle doit le savoir et devra, ensuite, agir en conséquence. Oui mais agir comment ? Elle n’y a pas encore pensé. Et c’est un vrai problème. Prendre le risque de vérifier la présence d’un être quelconque dans ce lit sans savoir de quelle façon réagir à la possible découverte serait absurde. Comment réagir ? Elle doit se recentrer sur les solutions. Sa maman lui disait toujours, « pense aux solutions, Alice, pense aux solutions ». Enfin, quand elle y pense, sa maman le lui écrivait plutôt qu’elle ne lui disait. Micheline, sa maman, était muette. Une muette énervée refusant obstinément de signer. À moins qu’elle n’ait toujours refusé de lui à adresse à elle et à son horrible nez le moindre son. Elle a toujours eu l’étrange sensation que sa maman mimait le fait qu’elle soit muette, dans le seul but de ne pas communiquer avec sa transpirante progéniture. Alice se dit qu’elle devrait retrouver les connaissances de sa mère.
Et cependant, quelles connaissances ? Il faut se poser les bonnes questions. Cette dernière pensée provoque un spasme dans son cou suivi de rien d’autre. Etrange sensation. Rien de surprenant cela dit. Penser à sa mère lui provoque toujours des spasmes qu’elle ne s’explique pas si ce n’est par une profonde animosité. Était-elle jamais au téléphone avec qui que ce soit ? Sortait-elle même occasionnellement de son appartement, de son salon, de son fauteuil ? Alice ne s’en souvient pas. Il lui semble donc que non, sa mère ne devait avoir aucune relation autre qu’elle-même et les images télévisées. Il est vrai, se dit Alice, que la chaleur étouffante ne permettait guère à une vieille en état avancé de putréfaction de sortir de chez elle. Tout ce dont elle se souvienne à propos de la vieille garce, ce sont ses gémissements hargneux, sa canne battue et rabattue encore et encore sur le parquet devant le téléviseur et des coups. Une boule de haine l’envahit.
Elle déteste sa mère. Morte ou non, elle déteste sa mère.
Spasme au cou. Spasme aux mains. Elle clôt ses paupières. Elle cligne 3 fois des yeux. Spasme aux mains. Spasme au cou.
Elle doit se lever…
Elle…déteste…Oh ! Pas maintenant ! Oh, elle s’en veut ! Comment est-il possible qu’elle pense à sa mère dans un tel moment de crise. Elle sert les poings en s’enfonçant les ongles dans la chair. Puis elle relâche la pression. Elle le fait comme si ses paumes étaient des boules à stress douloureuses, histoire d’expier. Trouver des solutions. Voilà ce qu’il faut faire maintenant tout de suite. Immédiatement. Sans attendre. Des solutions concrètes, efficaces, radicales. Un problème potentiel risque de se présenter, il faut un plan précis pour l’affronter.
Tout d’abord, dans l’éventualité selon laquelle son lit serait vide de tout autre corps vivant, pas d’embrouille, la journée peut commencer.
S’il y a un petit animal sur ce lit, ou pire, un gros insecte endormi, elle peut se saisir de ce gros livre qu’elle n’a jamais ouvert et qui trône sur la table de nuit blanche. Puis crier très fort en éclatant l’intrus. Elle vérifie, discrètement sur sa gauche, le livre est bien là, ouf.
Si, par contre, c’est un être humain, les choses vont se corser.
Commençons par imaginer qu’il s’agisse d’un enfant, se dit-elle. À la fois c’est la moins mauvaise des options, à la fois, ce n’est pas bon non plus. D’abord, elle criera. L’enfant sursautera et pleurera – elle déteste les pleurs, et les enfants aussi. Elle ne peut pas avoir d’enfant. Elle ne sait plus pourquoi, mais elle le sait et donc, elle déteste les enfants. Et les mamans. L’enfant pleurera, donc, et elle lui intimera l’ordre d’arrêter immédiatement ces jérémiades inutiles et polluantes pour le bien-être de ses oreilles. Puis elle appellera la Police. Ils viendront chercher cette petite chose immonde et le problème sera réglé. Simple, efficace, radical. Sauf que la police souhaitera savoir ce que l’enfant fait dans le lit d’une femme qui habite cet étrange lieu dans lequel aucun enfant ne peut normalement poindre le bout de ses gémissements. Il faudra qu’Alice trouve une explication. Ou qu’elle dénonce l’enfant intrusif aux autorités. Ça, c’est une excellente solution. Si c’est un enfant, donc, elle hurlera, sortira en trombe de sa chambre, dévalera les escaliers, se connectera à une interface et dénoncera cette exaspérante intrusion sans permettre à l’enfant de s’exprimer. La police comprendrait son innocence.
Si c’est une femme, tout dépendra de l’âge qu’Alice réussira à lui attribuer. Selon son estimation, si elle a entre 18 et 30 ans, elle lui demandera d’abord naturellement ce qu’elle fait là, lui offrira un thé et comptera alors sur le fait que la femme parte d’elle-même. C’est de l’ordre du possible. Le possible, c’est rassurant. Tiens, quel thé offrir à une femme entre 18 et 30 ans qui dort pour on ne sait quelle raison dans son lit ? Un thé noir, pour la réveiller ? Un thé vert pour la rafraîchir ? Pas un thé blanc. Le thé blanc est un thé sans conviction et elle ne supporte pas ce qui est sans conviction. Le thé vert est une bonne idée. Une femme entre 18 et 30 ans qui dort, là, sans raison apparente a besoin d’être rafraichie. Ce sera donc du thé vert. Et rien d’autre. Problème réglé. Simple, efficace, radical.
Si la femme a entre 30 et 55 ans, elle lui fera un câlin. Un câlin, ce n’est pas cher payé pour une nuit offerte à son insu. Elle a besoin d’un câlin, besoin de réconfort, et rien de tel que le corps chaud une femme épanouie au réveil.
Spasme au cou. Spasme aux mains. Elle clôt ses paupières. Elle cligne 3 fois des yeux. Spasme aux mains. Spasme au cou.
Et si Alice se mangeait un petit morceau de chocolat ? Il doit bien en avoir quelque part, non ? PAS MAINTENANT !!!
Elle ne pense pas qu’une femme puisse avoir plus de 55 ans. Elle ne sait plus pourquoi, mais d’après ses souvenirs, ce n’est plus possible. Plus possible ou pas possible ? Sa mémoire lui joue des tours. Elle devra demander une mise à jour.
Elle aimerait beaucoup revoir un arbre. Dans son enfance il y avait des arbres. Et des chats. Alice aimait les chats. PAS MAINTENANT !!!!! MERDE !!!!
Et enfin s’il s’agit d’un homme, comment agir ? Il serait là sans consentement, donc condamnable. Comment lui échapper ? Frapper de toutes ses forces, hurler à en perdre la voix, partir aussi rapidement que possible sans boire de thé. Un homme ne mérite pas de thé. Ni de chocolat. Ni de chat.
Alice se lève. Et tombe. Elle tombe et tombe encore. Sous ses pieds, le vide. Sous ses genoux, le vide, pas de pieds. Pas de jambes. Pas de mains, ni de bras. Un buste ? Où ça ? QUE SE PASSE-T-IL ?!!
… update critique en cours …
L’homme sourit.
- Debout Alice. Desla a déployé une mise à jour. Tu peux remonter maintenant. Va t’occuper des enfants, je pars travailler.
- Oui maître.
